Websummit : le meilleur des mondes d’ Huxley ?

Votre serviteur rentre tout juste d’une semaine à Lisbonne, à l’Événement technologique européen de l’année. Pourtant, nous ne parlerons pas aujourd’hui de web, de voitures autonomes ni d’ordinateurs quantiques. Notre inquiétude vise la passivité du public et son incapacité à raisonner et à garder la tête froide. Ces déficits trahissent le manque d’esprit critique du citoyen en Occident. En deuxième analyse, il amène à se demander si nous avons encore une « opinion publique ».

Aux dires de l’organisateur, le Websummit 2018, constituait « la plus grande réunion d’entrepreneurs au Moooonde ». Admettons. Ces entrepreneurs sont actifs dans le domaine des technologies de pointe. On postulera donc un public entre BAC+3 et post-doctorants. Des gens bien éduqués, somme toute.

Votre serviteur, lui, a surtout observé des troupeaux passifs, heureux d’avaler n’ importe quelle couleuvre, incapables du moindre esprit critique.

Exemple 1 : le lundi soir, Tim Berners Lee, l’inventeur du World Wide Web, présente sa nouvelle initiative pour un web ouvert et respectueux, dans une Altice Arena pleine à craquer (20 000 personnes).

Une Vice-Présidente de Google approuve et déclare, d’un sourire carnassier, que  Google a toujours respecté la liberté et l’ouverture sur le web…

… au même moment, en Californie, des développeurs mettent la dernière main à un moteur de recherche spécifique dédié à la Chine. En clair, à un moteur de censure. Vous l’aurez deviné, personne dans le public n’a moufté.

Exemple 2 : dans la foulée, on demande à la même VP son opinion sur les problèmes de harcèlement dans l’entreprise.  Réponse en traduction libre :

« J’ai moi-même participé au walk out, car il s’agit  de faire avancer la cause des femmes dans la technologie, nous avons besoin de plus de femmes dans la technologie »…

… non, madame, il s’agissait de défendre les femmes contre des mains baladeuses et autres menues cochonneries du quotidien. Ou alors dois-je en conclure que, chez Google, le droit des femmes c’est d’être harcelées?

Exemple 3 : je voulais assister à une conférence intitulée «how can we inspire people and enable people to live better lives within the limits of one planet» (en gros, comment vivre sur une planète durable). Surprise, l’animation n’incombait ni au patron du WWF, ni à une célébrité écolo mais à la … Chief Sustainability Officer d’Ikéa. Dans ma tête Ikéa et sustainability c’est un oxymore. Mais, soyons tolérants et ouverts aux autres. Ecoutons.

Et la blonde de nous lâcher, d’un sourire angélique : Ikéa a toujours été une boîte sustainable, et ce, dès la fondation de la société …

…. dans les années pré Lehmann Brothers, beaucoup collaient des étiquettes « le catalogue Ikéa svp » sur leurs boîtes aux lettres. Il était de bon ton de virer les meubles en kit après un ou deux ans, à chaque déménagement en tous cas. Conséquence, le carton pâte et les agglomérés plein de chimie atterrissaient à la déchetterie.

Ici aussi, public amorphe, à part les deux ou trois autres personnes qui, l’air contrarié, ont quitté la séance.

Prenons un peu de distance et le constat devient terrible : si des gens aussi bien instruits, formés, éduqués et diplômés font preuve d’aussi peu de sens critique, l’avenir de nos démocraties s’annonce noir.

On excusera le chômeur de l’Indiana sans formation de voter pour le Donald : les réalités du XXIe siècle sont trop compliquées pour lui. En revanche et selon le principe biblique : « A qui on a donné beaucoup, il sera beaucoup demandé », on n’excusera plus le BAC+5 de se laisser embobiner, même si, en face, la personnalité est filmée en live et se trouve sur une estrade. Une énormité reste une énormité, quelle que soit l’aura de l’intervenant(e).

Il devient à la fois urgent et important d’inclure des cours d’analyse critique dans les dernières années de Licence et Mastère. Le dilemme de Montaigne entre tête bien faite et tête bien pleine ne peut plus exister au XXIe siècle où l’information c’est le pouvoir, où les données sont censées devenir le nouvel or noir.

Enfin, nous n’avions pas été à Lisbonne pour traiter de ce thème-là et ne nous attendions pas à devoir citer la passivité des audiences comme le phénomène le plus important à nos yeux de ces quatre jours. Nous ne prétendons pas non plus nous situer au-dessus des autres. Nous ne prétendons pas davantage imposer notre point de vue : les 69 999 autres participants aurons probablement une vision différente.   Cependant, plus les technologies deviennent puissantes (intelligence artificielle, ordinateurs quantiques, …), plus nous aurons besoin d’humains capables de détecter et de s’opposer à des arguments spécieux et autres contre-vérités. A défaut, nous filons le Meilleur des Mondes. Pas dans l’absolu mais dans la dystopie d’Huxley.

La cérémonie d’ouverture est visible ci-dessous. La VP de Google est à 38’30 ».