Nobel le matin, MBA l’après-midi

Toi aussi, tu te sens déprimé ? Les collègues t’ignorent ? Les filles te marchent sur les pieds ? Tu pues du bec ?

Il existe une solution. Prends une photo de toi. Attention, en patron du NASDAQ, l’air mi -concerné, mi-cool, en pur produit de la nouvelle économie. Crée ton profil sur linkedin et occupe l’espace. Ça ne résout pas ton problème d’haleine, mais au moins, tu en jettes.

Quant à votre serviteur, la distance l’aide à relativiser. Après trois ans d’abonnement premium, après avoir été, en 2012, un des profils les plus consultés (si, si dans le top 10 %), j’avais décidé de prendre une certaine distance, le temps de poser ma réflexion sur la manière d’investir mon temps en ligne.

Au contraire, l’utilisateur asservi, lui, ne sait où donner de la tête. Entre les exercices de type « Solve if you are a genius » et les maximes de management à deux balles, une journée de dur labeur n’y suffit plus. Il s’agit DU réseau professionnel mondial, et tout le monde a envie d’y briller. Donc, on consacre la matinée à ce genre d’assouplissement intellectuel (attention, il y a un piège) :

IF

A=1

B=2

C=3

D=4

F= ?

Vous avez bien une idée. Mais le stress vous gagne Vous retournez le problème sept fois et vous risquez à poster. Angoisse, si c’est 8, c’est la teuhon intégrale devant la terre entière. Mais, orgasme intellectuel, vous avez la bonne réponse. Vous êtes mûrs pour le voyage à Stockholm, le roi Carl-Gustav vous serrera la pogne et vous remettra votre diplôme. Vite, chez le tailleur.

Votre organisme ne survivra pas à un tel effort sans pause-café . D’autant qu’il reste tant à découvrir ; les contacts sont très actifs ces temps-ci .

Le déjeuner est avalé en à peine deux heures trente et nous passons au cours de management. D’abord les citations de personnalités. Steve Jobs en tête de gondole : lui n’a pas fait d’études et était camé en permanence, une référence incontournable. Viennent ensuite les images de type : « Customer Brief-Customer Budget ». Quel effort. Après votre Nobel du matin, vous voici sur le point de décrocher un MBA en euh…. On verra après la pause-café.

Troisième phase de votre vie trépidante : votre profil social. Six contacts ont de nouvelles relations et pas vous. Circonstance aggravante, seules cinq personnes ont consulté votre profil. De quoi vous placer dans un état second, bousculé entre dépression et hyper-activisme. Cet apprenti vannier rencontré dans la Drôme aux dernières vacances avait bien un smartphone ? Vite, une invitation. Quoi ? Pas de « like » cette semaine ? C’en est trop, on verra demain. Il est l’heure de rentrer.

Côté recruteur, pas mieux. Statistiquement sur 20 profils pointus contactés, on récolte deux « merci d’avoir pensé à moi , mais…». Bien sûr, tous les professionnels se déclarent intéressés à de nouvelles opportunités, mais une infime proportion l’est vraiment. D’accord, on pourrait passer des annonces, faire de la retape. Mais alors, à quoi sert le compte premium ? D’autant que les fonctionnalités évoluent peu : un ou deux champs supplémentaires (bouton recherche « active » ou « passive » à insérer) suffirait. Mais là, on serait dans le concret, et à l’évidence, l’objectif est ailleurs.

Bref, une fois le verni raboté, on se pose la question : « à quoi bon » ? Corollaire : on s’autorise à émettre certains doutes sur la productivité entrepreneuriale des linkedinomaniaques. Au bout du raisonnement, on envient à conclure que le réseau social des entreprises dessert ses propres clients par la drague obsessionnelle de leurs employés.

Notez, ça vaut pour fesse-bouc. Et pour Instagram. Et pour Snapchat. Et pour Reddit. Et pour Google+ … Mais Linkedin, lui se veut réseau professionnel, là où fesse-bouc et consorts jouent les cours de récré.

Je vous laisse : j’ai une invitation d’un afghan exilé sur une plate-forme pétrolière au large du Nigeria. Bientôt, les 500+ …

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Là, j’ai plein de copains

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